l'ivre d'image

Une fenêtre ouverte sur l'atelier de François Roudot, illustrateur, sur son travail en cours, sur ses projets de dessins et d'histoires, sur ses livres et ses disques préférés...

15 septembre 2007

Chroniques de l'oiseau à ressort

Haruki Murakami :
« Chroniques de l’oiseau à ressort »
traduit par Corinne Atlan et Karine Chesneau
Point Seuil, 2001, 850 pages

oiseau_a__ressort_couv

Un trentenaire tokyoïte, Toru Okada,
choisi de faire un pas de côté.
Il choisit le chômage, renonce à son travail sans intérêt dans un cabinet d’avocats,
pour réfléchir et se donner le temps de trouver la voie qui lui correspond le mieux.
Son épouse, Kumiko, n’y voit pas d’inconvénient.

Mais à partir de ce moment-là,
son quotidien se voile d’un soupçon d’étrangeté,
d’inquiétante étrangeté.
Une femme inconnue l’appel au téléphone pour lui parler de sexe.
Son chat disparaît.
Une cravate disparaît.
Un étrange oiseau,
dans son jardin chante (« Ki, kii, kiii.. »),
comme s’il remontait « les ressorts de (leur) petit monde paisible ».
Un militaire à la retraite lui apporte un boîte vide,
et évoque ses hallucinants et effrayants souvenirs de guerre russo-japonaise en Mandchourie.
Une voyante le contacte à propos de son chat.

Et enfin sa femme disparaît.

L’a-t-elle réellement quitté pour un autre,
comme elle le lui écrit plus tard,
ou est-elle retenue, d’une façon ou d’une autre,
par son propre frère, Naboru Wataya,
politicien diablement influent et omniprésent ?

On peut penser au départ que le léger état hallucinatoire de Toru,
cette « impression que la réalité change légèrement de direction comme un paquebot dérivant lentement »,
provient de son oisiveté, de l’isolement, du manque de contact avec le réel,
ou encore de sa rupture sentimentale.

Mais finalement c’est une traversée du miroir qui commence,
une longue quête initiatique,
un long cheminement,
un combat pour affronter son « angle mort » dans sa pensée.
Toru, mi Orphée mi Papageno,
va tenter d’arracher Kumiko à « l’autre côté »,
en descendant méditer au fond d’un puit à sec,
armé d’une batte de base-ball,
pour se confronter avec lui-même.

L’écriture de Murakami, dans ce livre,
évoque un peu David Lynch,
et aussi Wong Kar Waï,
dans cette description très précise d’un monde irréel,
fantasmatique,
dans cette façon de jeter le trouble sur la réalité.

La phrase de Shakespeare,
« nous sommes tissé de l’étoffe dont on fait les rêves »,
me semble indiquer,
un peu, ce qu’est ce livre magnifique.

Posté par roudodoudourou à 18:23 - l'ivre de livres - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

C'est beau!!!!

Ca m'a tout l'air d'être un livre fort agréable à lire et très enrichissant pour l'imaginaire.
Je ne sais pas pourquoi je n'ai lu que "kafka sur le rivage" de cet auteur j'avais pourtant beaucoup aimé. Il va falloir que je m'y remette.

Posté par céline-graziella, 16 septembre 2007 à 08:15

Convaincu...

Tiens. "descritpion très précise d'un monde iréel".
C'est admirable, ça ! Cette façon d'abolir les repères mais avec la faculté de tout construire. Atmosphères, invitations au voyage, et goût du mystérieux...

Je crois que ce qu'il y a de plus merveilleux dans la littérature contemporaine (et les autres arts aussi), c'est qu'elle a envoyé valdinguer la notion de fantastique.
On est plus dans la représentation lassante du surnaturelle, mais dans la percussion de deux ou plusieurs mondes qui noie les perceptions.
On a davantage l'impression d'être initié, d'aller au delà des apparences...

En tous cas, bravo pour ta critique.
Ce livre m'a tout l'air d'avoir été "succulent"...

Tu te fais trop râre, François...

Posté par Dorham, 17 septembre 2007 à 12:56

Roman fantastique, fantastique roman

Dorham : haha! trop "râre"!
cette coquille m'amuse bien,
un dirait un accent aristo, mon chêêêêêr!
mais si je me fais rare,
c'est que je partage ma vie avec les poneys, pour le moment.

Dorham et Grazie : oui, vous pouvez m'en croire,
c'est un livre succulent, vraiment.
Oui, Murakami s'inscrit dans le courant du fantastique,
courant extrêmement vivace au Japon aussi,
en littérature où tanukis, renardes et fantômes divers et variés pullulent,
dans le domaines graphique aussi, de Hokusaï à Kurusawa,
en passant par les monstres en folie des mangas...

Mais Murakami est sans doute l'un des écrivains japonais qui se revendique le moins de la tradition japonaise :
il écrit pour le monde entier, mais tout en plongeant ses racines dans la culture du Japon.
Ce qui est très impressionnant, dans le début du roman, c'est le léger flottement fantastique, cette sensation de décalage léger entre le possible et l'étrange, juste un sensation, une frontière impalpable.
Mais si on peut parler de description très précise de rèves, il faut inclure de ces rêves les cauchemards.
Car ce roman est souvent assez angoissant, avec des images qui vous poursuivent pour très longtemps...
Vous voilà prévenus!
Je commence à connaitre un peu Murakami, c'est le quatrième roman que je lis de lui, aprés "La fin des temps", "Après le tremblement de terre", "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil", que je vous recommande tous très vivement.

Posté par FrançoisR, 17 septembre 2007 à 13:21

Monde Flottant

Un livre splendide en effet et que j'ai déjà relu!
Je crois que les japonais basculent naturellement dans le fantastique en raison du shinto qui mêle le monde des esprits à celui des vivants. Les artistes japonais, du reste, ont longtemps été relégués dans ce que l'on appelait le "Monde Flottant" ou "Ukiyo-E" estampé avec génie, entre autres, par les peintres Hiroshige et Hishikawa Moronobu.

Maids comme tu dessines pour les enfants, je te renvoies à cette jolie référence qu'est le livre du même nom publié par Caroline Larroche et Olivier Morel.

http://www.evene.fr/livres/livre/caroline-larroche-et-olivier-morel-ukiyo-e-images-du-monde-flott-27904.php

Posté par Bannister, 24 septembre 2007 à 17:49

Bienvenue!

Bienvenue ici, Bannister!
Oui, décidemment un livre magnifique.
Mais je préfère, pour l'instant, découvrir les Murakami que je ne connais pas encore que de relire celui-ci.
Moui, je ne sais pas trop pour le Shinto...
dans la littérature chinoise aussi, il y a constamment des renardes, des fantômes, des immortels, etc...
ça tient donc tout autant au taoïsme, au bouddhisme, me semble-t-il...

Oui, on est tenté d'utilisé cette expression de "monde flottant" à propos de Murakami, tant il y a une sensation de suspension de la réalité, de flottement entre rêve, réel, fiction...

Je ne connais pas le livre dont tu parles, mais j'en ai un autre sur le même sujet chez Flammarion.
Hokusaï est une sorte de Dieu, pour moi!

Posté par FrançoisR, 25 septembre 2007 à 09:32

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