14 décembre 2007
devoir de philo...
"Je est un autre"
Arthur Rimbaud
Je est-il un autre ?
Ce qui semble à priori le plus évident, c’est que « je » est « je », et pas un autre, que l’on est soi et pas un autre.
C’est ce qui constitue notre identité.
On né garçon ou fille, on reçoit un nom et un prénom, par lequel les autres nous appellent.
On a une date et un lieu de naissance, un numéro de sécurité sociale, un groupe sanguin, une adresse etc…
Freud, puis Dolto nous ont appris que, nourrisson, on a dû comprendre qu’il y avait soi et le monde, parce que n’étant plus alimenté en permanence par le cordon ombilical, il nous a fallu attendre le sein de la mère, et ainsi admettre que l’on dépend des soins d’un autre.
Ainsi s’est faite la séparation de « soi » et de « l’autre ».
Ensuite, bébé, on a appris à connaître et à délimiter notre propre corps.
Petit à petit on a appris notre langue maternelle, qui nous impose d’utiliser le « je » pour nous désigner, et d’utiliser le « il » ou le « vous » pour désigner les autres, le « tu » pour parler à l’autre, le « moi » pour parler de soi.
Enfin on nous montre des photos, qui nous représentent à un âge dont on ne garde plus de souvenirs, à 2 ou 3 mois, ou à 2 ou 3 ans.
Il y a toujours une drôle de sensation de regarder ces photos, et de se dire que celui qui est là est soi, alors qu'il n'a pas le même corps, (il a grandit, changé, et toutes les cellules du corps se renouvellent tous les (...?) ans), pas les mêmes pensée, les mêmes émotions, que l'on n'a presque plus de souvenirs de cette époque-là, et que, pourtant, force est de constater que cette "autre", c'est soi, que ce que l'on a vécu en étant cet "autre"(foetus, nourrisson, bébé...) a nourri notre façon de réagir, de penser, de ressentir, notre inconscient, bref notre être.
Ces photos et nos souvenirs attestent de la permanence, dans le temps, de notre identité, au travers et malgré les changements
(pour Hume, l’ « identité du moi » se fonde sur la mémoire).
En grandissant on apprend que l’ « autre » est aussi un « autrui » (alter huic en latin : « cet autre-ci »), mais pas un "alter-ego", c’est-à-dire un autre dans lequel on se reconnaît, non pas une autre chose, mais un autre individu humain, qui pense comme soi, qui ressent comme soi. Un autre qui est aussi un « je » pour lui-même...
Aussi, on ne doute pas, en général, que l’on est un individu (in-dividu, c'est à dire un-divisible), unique, avec sa personnalité et ce qui la constitue : ses goûts et ses dégoûts, ses tics, ses manies ses habitudes, ses défauts, ses doutes, et ses désirs.
On ne doute pas que l’on est autonome, que l’on fait ses propres choix, en fonction de ses propres désirs et de ses propres intérêts...
On pense que si l’on se ne connaît pas déjà, on peut du moins suivre le conseil de Socrate, et entreprendre de « se connaître soi-même ».
On sait ou l’on devine que notre identité résulte d’un mixage entre notre histoire, notre généalogie, notre évolution, la (ou les) culture (s) du (ou des) pays où l’on vit (où l’on a vécu) d’une part, et d’autre part ce petit quelque chose qui fait que l’on est unique et différent des autres.
Car on a fait le constat qu’autrui ne pense pas comme soi, ne réagit pas comme soi, ne se comporte pas comme soi, ne désir pas les mêmes choses que soi.
Pourtant, on fait parfois l’expérience que l’identité n’est pas aussi unie, aussi homogène qu’on le pensait.
Dans le bouddhisme, on dit que le "moi", "l'ego" est une illusion, que la personnalité, l'individualité est un mensonge qu'on se raconte à soi et les uns aux autres, que notre concentration sur le fait de tourner autour de nos supposés défauts, nos supposées qualités, nos supposés bonheurs ou malheurs, etc... nous empêche de voir la réalité, d'atteindre le nirvana, et ainsi échapper au cycle des renaissances.
Dans la compassion, dans la sympathie, (deux mots qui, étymologiquement, signifient la même chose) on souffre avec l’autre, ou plutôt avec autrui, on ressent à telle point sa souffrance qu’il nous semble la ressentir autant que lui.
Lors d’un grand événement sportif (coupe du monde 98…) musicale (Woodstock, Rolling Stones, Johnny…) ou encore politique (11 Septembre, 21 Avril 2002…) des foules ont la sensation de communier, de ressentir, ensemble et au même moment, les mêmes joies, les mêmes colères, les mêmes émotions.
Que fait un enfant lorsqu’il joue à Tarzan, à Batman, à Spiderman ?
Il imagine qu’il est un autre et s’oublie lui-même.
Il adopte les attitudes, la voix, etc... d’un personnage qui le fascine.
Le temps du jeu, il devient une autre personnalité, il s’identifie à un personnage fictif, à un autre.
C’est aussi ce que fait, mais avec plus de folie, Don Quichotte, qui a tellement lu de romans de chevalerie qu’il s’identifie aux héros de ces romans et se comportent comme eux.
De façon plus consciente c’est ce que fait l’acteur qui incarne sur scène ou à l’écran un personnage inventé par un autre.
Il feint d’être un autre.
Il prête à ce personnage sa voix, son corps
Plus simplement nous faisons parfois l’expérience de nous identifier le temps d’une lecture à un personnage de roman, le temps d’une projection au héros d’un film, le temps d’une représentation à un personnage de théâtre.
On peut aussi s’identifier à un chanteur ou à un groupe de musique, ou à un courant musical, et adopter le style, les habitudes, le « look » inventer par d’autre.
On modèle alors sa personnalité sur d’autres.
Les chamans pensent que ce sont les esprits des morts qui parlent à travers eux.
Le temps de la transe il devient un autre, un esprit.
Les grecs anciens pensaient eux qu’un dieu, Apollon ou Dionysos s’exprimait par la bouche du poète
(cf. « Ion » de Platon), que poète était habité par ces dieux, et qu’ils parlaient par sa bouche.
L’occident en a gardé l’idée que l’artiste est insipré, que quelque chose de plus grand que lui s’exprime à travers lui.
Il arrive, en effet, que l’artiste soit surpris par ce qu’il produit.
Que la création dépasse son créateur.
L’artiste, alors découvre des signes, des idées, des sons, qu’il ne savait pas avoir en lui.
Ainsi le saxophoniste jazz qui se lance dans son improvisation sort de lui-même des idées musicales qu’il ne connaissait pas l’instant d’avant.
En art, on peut ainsi découvrir de l’autre en soi.
C’est sans doute l’une des explications possible de la célèbre phrase de Rimbaud : « je est un autre ».
Cela signifie que l’on n’a pas une conscience complète de notre identité, qu’une grande partie de celle-ci nous reste obscure, cachée.
Cette part cachée, la psychanalyse l’appelle « inconscient ».
Stevenson a inventé dans « Dr Jekyll et Mr Hyde » un personnage, Dr Jekyll, coupé en deux, habité par un « autre », qui représente sa part obscure, Mr Hyde (« hide » : « caché » en anglais), son double violent et assassin.
...
Commentaires
J'entends aussi la phrase comme une certaine provocation.
"Je est un autre", c'est aussi le "je" de l'écriture, l'illusion de la narration, la confusion qu'implique cette utilisation.
Moi, je rajouterai, pour les grands créateurs (Coltrane par exemple), "je est un autre...de plus". Une sorte d'excroissance supplémentaire, qui nous dédouble. Lorsque Coltrane joue, il est l'être pensant, doué de sentiments, et son expression même. La cause et l'effet simultanément. c'est finalement un des grands mystères de toute création.
Le "connais-toi toi même" est suivi de :"et tu connaitras l'univers et les dieux". C'est aussi une phrase d'une grande provocation. l'on pourrait penser que connaitre son supposé créateur procède de la connaissance de sa propre nature, mais c'est l'inverse que propose la phrase de Socrate.
En réalité, les pronoms personnels utilisés par Socrate et par Platon sont très souvent universels.
Le "je" est souvent un procédé de focalisation afin de personnaliser le "nous".
Connais-toi toi même, ce n'est pas connaitre sa personnalité, sa propre histoire, selon Socrate, mais connaître ce qui est humain en soi, ce qui fait l'homme, c'est à dire, tout ce qui ne procède pas de la nature, tout ce qui l'en différencie...selon Socrate, l'être n'est défini par rien d'autre.
Le tempérament, l'expérience ne peuvent définir la connaissance de soi. Pire, elles ne valent rien pour ce faire.
Reste l'homme idéal (on y revient) qui procède de la connaissance de soi...
Je ne suis pas sur (pour une fois) d'être complètement d'accord avec Socrate.
Je suis plutôt enclin à croire que chaque individu est un embranchement multiple d'autoroutes, allant en tous sens. Parmi celles-ci, on parvient parfois à se saisir, le plus souvent, on échappe à soi-même, on se trompe, comme ce "je" sublimé qui est autre mais que l'on aimerait être...
Merci pour ce moment d'intense réflexion, François.
Qui sommes-je ?
Je suis assez d'accord avec Télétubs. Je crois beaucoup à la part de "l'aléatoire" aussi bien dans la personnalité d'un individu que dans le déroulement de son existence ...
Maintenant le cas Rimbaud reste quand même une espèce d'énigme, au sens où il y a beaucoup de choses contradictoires, dans sa vie, comme dans ses idées, ou même ce qu'il a réalisé...
... un peu comme si plusieurs "je" pouvaient se superposer, sans opacifier totalement le précédent, pour arriver à une image plus exacte, plus fouillée, mais moins lisible.
En fait, je sommes des autres, beaucoup d'autres ...
Quelle belle réflexion doublée d'un texte très fouillé.
Le cas de Rimbaud est un peu un cas d'école dans le domaine du "je" est plusieurs.
J'avais lu un papier de Lacan (que je tiens pour un psy abscon et prétentieux) il y a des siècles qui émettait (ou plutôt dans son cas qui certifier) l'idée que si Rimbaud était parti aussi tôt et avait pris un virage à 90° c'est par peur de ce que son homosexualité allait le marginaliser et le faire sombrer dans la folie passionnelle.
Un peu léger et surtout un raccourci peu convainquant bien qu'il y ait eu du vrai dans tout ca aussi.
Mais je ne crois pas que ce soit le but de ton papier.
prolongation des commentaires
Merci à tous pour vos commentaire.
En fait j'ai écris ce texte, ou plutôt ces idées en vrac,
il y a quelques temps maintenant,
pour donner des pistes à une nièce qui séchait un peu sur une dissert de philo ayant pour thème, justement, "je est-il un autre?".
Je me suis pris au jeu, et j'ai finalement écrit plus long que je ne le pensais, le sujet s'avérant tout à fait passionnant.
Et ça me plait beaucoup que vos commentaires prolongent mes idées!
Télétubs, tu dis ""Je est un autre", c'est aussi le "je" de l'écriture, l'illusion de la narration", et tu as tout à fais raison, c'est un point que je n'avais pas abordé, mais qui est capital pour un poète comme Rimbaud.
"Comme je descendais des Fleuves impassibles...", ainsi commence "Le Bateau Ivre", quel "je" en effet?
Tu dis encore, "Moi, je rajouterai, pour les grands créateurs (Coltrane par exemple), "je est un autre...de plus". ".
Oui, et c'est ce que j'exprimais en écrivant qu'"en art, on peut ainsi découvrir de l’autre en soi."
"Le "connais-toi toi même" est suivi de :"et tu connaitras l'univers et les dieux". Ah! ça je ne savais pas... ça change un peu le sens de la phrase en effet.
Archie dit, un peu comme Télétubs, d'ailleurs: "En fait, je sommes des autres, beaucoup d'autres ...".
Et c'est tout à fait ce que je pense aussi.
Une très belle preuve de cela est l'oeuvre du poète Fernando Pessoa - l'un de mes poète préféré - qui est peuplé de nombreux "hétéronymes", des "moi" distincts de Pessoa qui ont chacun leur oeuvre.
Mais quand même, en générale, on arrive à peu près à s'y retrouver entre ces mois... sinon c'est grave!
Grazie, je je ne connais pas, pour ainsi dire, Lacan, à part son slogan "l'inconscient est structuré comme un langage"... Je sais aussi que Deleuze et Guattari ont écrit leur fameux "Anti-oedipe" contre Lacan.
Mais cependant c'est possible que l'homosexualité soit l'un des "moi" mal assumé de Rimbaud, qui est en effet un cas à part, dans bien des domaines.
OOUUAAHH !
Je suis le dessin !
Je peux dire aussi sec : "je est un autre !" car je est ce dessin quand je le vois, et François est moi qui voit son dessin, Youppiya on est l'un dans l'autre! Sans l'autre pas de je ! Bien fait pour Rimbaud ! Pas de poète sans lecteur ! pas de Dieu sans croyants !
Bon ! quand est-ce qu'on boit une bière ?
ps : moi (un autre) je trouve que tu aurais du barbouiller Rimbaud aussi de rouge !
à bientôt !
Barbouiller?
Barbouiller?
Mais je ne barbouille pas moi môssieur!
je crée moi môssieur!
je suis le dessin zaussi moi môssieur!
au moins au tant que vous, sachez le freluquet!
Quant à barbouiller Rimbaud,
je ne me le permettrais jamais!
J'ai des principes moi môssieur!
Nan mais!
PS : oui, on se boit un verre bientôt, je t'appelle!
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