letempsou

Deux hommes sont en scène.
L'un chante des lieder,
l'autre l'accompagne au piano.
Ils sont frères et la musique est merveilleuse.
Mais il y a une gêne, un trouble dans le public.
Pourquoi?
Parce que ces deux-là ne sont pas vraiment blancs.
Et même un peu noirs.
Pire encore, ils sont métis.
Ils ne devraient donc pas jouer cette musique,
pense le public, blanc, forcément blanc.
Ce n'est pas "leur" musique.
Mais la nôtre.

Ainsi commence le roman-fleuve,
le roman-torrent, plutôt, de Richard Powers : "Le temps où nous chantions"

Joseph Strom en est le narrateur.
C'est un homme inquiet, un homme à l'affût.
Il se sent, comme dans la Bible, le "gardien de son frère".
Il a été investi dans ce rôle et il l'a intégré.
Alors il prend soin, de son frère aîné, Jonah,
ce frère si fascinant, si génial,
ce chanteur à la voix merveilleuse,
qui est à lui seul la musique incarnée.

Il est beau, en plus, et passe même pour un arabe,
ce qui aux Etats-Unis est un sort bien plus enviable que celui de métis,
car c'est au moins avoir une identité simple, non hétérogène.

Joseph reste dans l'ombre de son frère.
Humblement il l'accompagne au piano,
il suit ses pas, il est le témoin de son ascension, de sa geste.

Au-delà de la garde de son frère,
Joseph Strom se sent investi du devoir de sauver sa famille de l'éclatement

Car ces deux frère sont issus d'une rencontre impossible :
celle d'un jeune physicien juif, Joseph Strom, qui a fui l'Allemagne nazi,
avec une jeune femme afro-américaine, Delia Daley,
fille de médecin et qui souhaite devenir chanteuse classique.

Ils se rencontrent au concert géant, en 1939, devant la Maison Blanche,
de Marian Anderson, la première grande cantatrice noire.

Malgré leurs différences culturelles,
l'amour de la musique mène l'un vers l'autre Joseph et Delia.
Tout pourrait être simple.
Mais un tel mariage mixte est encore impensable dans l'Amérique des années 30,
il va trop à contre-courant de la ségrégation, de l'apartheid qui ne dit pas son nom…

De leur union naissent pourtant trois enfants, Jonah, Joseph et Ruth.

Leur vie est semée d'embûche :
trop "colorés" pour être acceptés par les blancs,
trop "clairs" pour être acceptés par les noirs,
ils ne rentrent dans aucune case, dans aucun camps.
Quelle est leur identité?
Car choisir est pour eux irrémédiablement trahir l'un ou l'autre de leurs parents.

Aussi, c'est avec troubles et douleurs que les trois enfants Strom se cherchent un chemin dans le monde américain d'après-guerre.

Si Jonah fait le choix de s'investir dans la musique classique,
navigant de musique ancienne à musique contemporaine,
de s'investir, donc, le versant blanc de leur héritage,
Ruth fait le choix inverse, renie sa "culture" blanche,
et entre en révolte contre le système WASP,
et passe dans la clandestinité aux côtés des Black Panthers.

Joseph, lui tente de faire le pont, le lien,
entre son frère, sa soeur, son père, sa mère,
et passe à côté de sa vie personnelle.

Le roman est ponctué par tous les grands moments de la lutte des noirs pour leur reconnaissance aux Etats-Unis :
de Luther King aux émeutes de Watts ,
de l'assassinat de Rodney King aux prêches de Farrakhan.

Ponctué aussi par des pages somptueuses sur la musique,
classique surtout, mais aussi jazz, soul, rap…

Ponctué aussi par des méditations sur le temps, celle du père, David Storm,
qui travaille sur "des boucles temporelles qui s'enroulent sur elles-mêmes".

R

Roman méditatif, roman politique, saga familliale,
brulôt contre le racisme américain écrit par un blanc,
"Le temps où nous chantions" est un livre majeur et dense,
un roman pleins de trouées en formes d'essais,
qui place son auteur (photo) au niveau des écrivains majeur du siècle.


PS : Enfin, lisant ce livre cet été,
je ne pouvais que m'interroger sur l'Amérique actuelle qui s'apprêterait à élire un métis comme Président…
A-t-elle vraiment pu changer à ce point?
Car on l'a bien vu, ce visage haineux du racisme qui pourrait bien lui barrer la route de la maison blanche.

Ça a un autre nom… l'effet Bradley.

9782264041449

Richard Powers
"Le temps où nous chantions"
Traduit par Nicolas Richard -
763 pages- 10/18