princesse

Mlle de Chartes est très belle,
d'une beauté rare et remarquable.

Le Prince de Clèves la rencontre alors qu'elle n'a que 16 ans.
Immédiatement subjugué par sa beauté, il la demande en mariage.
Si Mlle de Chartes respecte cet homme honnête et droit,
elle n'en n'est cependant pas amoureuse
– elle ne l'a encore jamais été, amoureuse  -.
Si elle n'aime pas
le Prince de Clèves, elle ne le hait pas non plus.
Aussi elle se marie et devient Mme de Clèves,
La princesse de Clèves,
donc.

Le duc de Nemours est beau,
d'une beauté incomparable,
et de plus il est paré de toutes les qualités morales.
C'est un séducteur célèbre à la cour d'Henri II.

Même la Reine d'Angleterre se propose de l'épouser…
sur la seule foie de sa réputation!

Lorsque le Duc de Nemours rencontre la princesse de Clèves,
c'est un coup de foudre immédiat et réciproque.
Tout pourrait être simple, alors.
Mais en fait, non, car l
a Princesse de Clèves fuit l'amour du Prince de Nemours.

Mais pourquoi donc?

Les moeurs sont pourtant peu rigoristes à la cours d'Henri II
- à laquelle se situe le roman -,
et les amours extra conjugales,
pourvu qu'elle restent discrètes, sont monnaie courante.
En effet, hommes et femmes mariés y nouent des intrigues à géométrie variable,
tout le monde le sait et peu s'en cache.
Cette cours - comme toutes cours sans doute - est un petit milieu où tout se sait,
où tout le monde espionne tout le monde,
où tout se dit sur le ton de la confidence,
où l'information circule vite par commérage,
et où rien ne peut rester très longtemps secret.
Si tout le monde couche à peu près avec tout le monde,
sans que ça ne semble déranger grand monde,
il demeure quand même une grande conscience de sa place dans la hiérarchie sociale,
de ce qu'elle indique, de ce qu'elle impose,
de comment on doit se comporter.
Comme dans un vaste panoptique de Bentam relu par Foucault,
ou
comme un dans un "Voici" ou un "Closer" géant,
ce qui revient au même,
la cours est un lieu où chacun surveille tout le monde,
et où tout le monde surveille chacun,
où tout se sait, où toutes les rumeurs se colportent.
Ce qui donne, à qui détient l'information, un grand pouvoir sur les autres.

Mais ce qui n'empêche cependant pas une activité frénétique d'échanges de lettres,
de complots amoureux, de cachotteries,
de rendez-vous secrets et d'aveux.

Alors pourquoi, dans ce contexte, la Princesse de Clèves ne cède-t-elle pas?

Il y a en partie des raisons de droiture morale,
et une promesse faite au moment de sa mort à sa mère adoptive .
Il y a aussi qu'elle ne veut pas trahir le Prince de Clèves,
dont elle n'est pas pas amoureuse,
mais qu'elle n'a aucune raison de détester,
et qui serait brisé par cette liaison.
Mais est-ce des raisons suffisantes?
Pourquoi le princesse de Clèves renonce-t-elle si farouchement à un plaisir,
à un bonheur qu'elle pourrait atteindre?
Même après que son mari soit mort et qu'il n'y ai plus de faute morale à céder à ce moment là.

La raison n'est à coup sur pas seul en cause.
Il y a une autre raison au-delà de la raison,
une crainte inconsciente de perdre le contrôle de soi même,
de perdre pied,
une peur panique de l'amour,
des passions en général,
et de la passion amoureuse en particulier,
qui vous entraîne Dieu sait où,
loin de la mesure et de la rationalité, en tous les cas.

Tandis que les autres personnages du roman agissent au mieux de leurs intérets,
calculant logiquement et rationnellement leurs gains et leurs pertes morales,
la princesse de Clèves, Le Prince de Clèves et le prince de Nemours, au contraire,
sont pris dans le mouvement de cette passion,
d'autant plus fortement qu'il cherchent à y renoncer,
à y échapper.

C'est un roman de la parole dans lequel tout le monde se parle,
se parle bien avec éloquence.
Le livre est surtout fait de discussions,
de discussions rapportées, de ragots, d'aveux.
Tout le monde, ou presque puisque les deux héros, la Princesse et le Duc de Nemours,
ne se parlent pas,
ou bien juste une fois, très brève, presque à la fin du roman.
En revanche, ils se regardent, beaucoup,
souvent juste à dérobée, ou en se cachant,
mais ils ne se parlent pas.
Et je suis certain que c'est ce qui maintient la charge érotique,
ce qui ne l'épuise pas,
sur tant d'années.
 
Tout le monde à remarqué avec justesse la magnifique acuité d'analyse psychologique de Mme de la Fayette,
Ce n'est pas par hasard que son plus proche ami
- ils se voyaient tous les jours, en tout bien tout honneur, paraît-il -
était La Rochefoucault, redoutable psychologue avant la lettre,
et remarquable styliste
.
La Rochefoucault a d'ailleurs peut-être participé à la rédaction du roman.
En tout cas "on" le lui a attribué, à l'époque.


L'écriture de  Mme de la Fayette, est une écriture ciselée, tirée au cordeau,
un jardin à la française, avec juste ce qu'il faut d'ombres et de drame.

On se souvient longtemps après la lecture du Prince de Clèves, personnage étonnant,
moins dévoré par la jalousie,
que par le
malheur de n'être pas aimé de celle qu'il aime.
Cette "passion triste" aura raison de lui,
et l'entraînera à la mort.

On se souvient aussi du Duc de Nemours qui,,
avec
amour-courtois, très chevaleresque ou très romantique,
qui consacre sa vie à une femme
... qui se refusera toujours à lui.

Frappante encore est la construction du roman,
avec un nombre de personnages qui s'amenuise au fur et à mesure,
pour ne plus "focaliser" que sur quatre,
puis trois,
puis deux personnes,
puis une seul, le Prince de Nemours,
assis devant sa fenêtre ouverte pour tenter d'apercevoir la Princesse de Clèves....

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Alors pourquoi ce roman superbe a tant déplu au Shark,
au point qu'il s'y est attaqué un grand nombre de fois?

Hélène Merlin-Kajman, écrivaine et prof à la Sorbonne écrit à ce sujet,
dans le Libé du 18 mai 2009,
dans une tribune libre intitulée "Une princesse contre le Président" :

"Ne serais-ce pas cette civilité, cette retenue, cette patience,
ce soucis constant de la forme et de la bienséance qui,
dépréciant la jouissance immédiate,
semble imbécile et même sadique à un Sarkozy
qui nous donne en permanence le double exemple de la grossièreté la plus brutale
et de l'agitation la plus fébrile."

Il me semble qu'elle a vu juste.

Mais pour une fois je remercierais le Shark de m'avoir fait découvrir et lire ce grand livre.
Je ne suis d'ailleurs pas le seul puisque la polémique qu'il a initiée
a sacrément relancé les ventes de ce bouquin!

Ah!
S'il pouvait s'attaquer à plus de livres,
ce serait bon pour le commerce de la librairie!

livLafayette

Mme de la Fayette
"La princesse de Clèves"
Le Livre de Poche
301 pages.