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Une fenêtre ouverte sur l'atelier de François Roudot, illustrateur, sur son travail en cours, sur ses projets de dessins et d'histoires, sur ses livres et ses disques préférés...

200709

La Princesse de Clèves

princesse

Mlle de Chartes est très belle,
d'une beauté rare et remarquable.

Le Prince de Clèves la rencontre alors qu'elle n'a que 16 ans.
Immédiatement subjugué par sa beauté, il la demande en mariage.
Si Mlle de Chartes respecte cet homme honnête et droit,
elle n'en n'est cependant pas amoureuse
– elle ne l'a encore jamais été, amoureuse  -.
Si elle n'aime pas
le Prince de Clèves, elle ne le hait pas non plus.
Aussi elle se marie et devient Mme de Clèves,
La princesse de Clèves,
donc.

Le duc de Nemours est beau,
d'une beauté incomparable,
et de plus il est paré de toutes les qualités morales.
C'est un séducteur célèbre à la cour d'Henri II.

Même la Reine d'Angleterre se propose de l'épouser…
sur la seule foie de sa réputation!

Lorsque le Duc de Nemours rencontre la princesse de Clèves,
c'est un coup de foudre immédiat et réciproque.
Tout pourrait être simple, alors.
Mais en fait, non, car l
a Princesse de Clèves fuit l'amour du Prince de Nemours.

Mais pourquoi donc?

Les moeurs sont pourtant peu rigoristes à la cours d'Henri II
- à laquelle se situe le roman -,
et les amours extra conjugales,
pourvu qu'elle restent discrètes, sont monnaie courante.
En effet, hommes et femmes mariés y nouent des intrigues à géométrie variable,
tout le monde le sait et peu s'en cache.
Cette cours - comme toutes cours sans doute - est un petit milieu où tout se sait,
où tout le monde espionne tout le monde,
où tout se dit sur le ton de la confidence,
où l'information circule vite par commérage,
et où rien ne peut rester très longtemps secret.
Si tout le monde couche à peu près avec tout le monde,
sans que ça ne semble déranger grand monde,
il demeure quand même une grande conscience de sa place dans la hiérarchie sociale,
de ce qu'elle indique, de ce qu'elle impose,
de comment on doit se comporter.
Comme dans un vaste panoptique de Bentam relu par Foucault,
ou
comme un dans un "Voici" ou un "Closer" géant,
ce qui revient au même,
la cours est un lieu où chacun surveille tout le monde,
et où tout le monde surveille chacun,
où tout se sait, où toutes les rumeurs se colportent.
Ce qui donne, à qui détient l'information, un grand pouvoir sur les autres.

Mais ce qui n'empêche cependant pas une activité frénétique d'échanges de lettres,
de complots amoureux, de cachotteries,
de rendez-vous secrets et d'aveux.

Alors pourquoi, dans ce contexte, la Princesse de Clèves ne cède-t-elle pas?

Il y a en partie des raisons de droiture morale,
et une promesse faite au moment de sa mort à sa mère adoptive .
Il y a aussi qu'elle ne veut pas trahir le Prince de Clèves,
dont elle n'est pas pas amoureuse,
mais qu'elle n'a aucune raison de détester,
et qui serait brisé par cette liaison.
Mais est-ce des raisons suffisantes?
Pourquoi le princesse de Clèves renonce-t-elle si farouchement à un plaisir,
à un bonheur qu'elle pourrait atteindre?
Même après que son mari soit mort et qu'il n'y ai plus de faute morale à céder à ce moment là.

La raison n'est à coup sur pas seul en cause.
Il y a une autre raison au-delà de la raison,
une crainte inconsciente de perdre le contrôle de soi même,
de perdre pied,
une peur panique de l'amour,
des passions en général,
et de la passion amoureuse en particulier,
qui vous entraîne Dieu sait où,
loin de la mesure et de la rationalité, en tous les cas.

Tandis que les autres personnages du roman agissent au mieux de leurs intérets,
calculant logiquement et rationnellement leurs gains et leurs pertes morales,
la princesse de Clèves, Le Prince de Clèves et le prince de Nemours, au contraire,
sont pris dans le mouvement de cette passion,
d'autant plus fortement qu'il cherchent à y renoncer,
à y échapper.

C'est un roman de la parole dans lequel tout le monde se parle,
se parle bien avec éloquence.
Le livre est surtout fait de discussions,
de discussions rapportées, de ragots, d'aveux.
Tout le monde, ou presque puisque les deux héros, la Princesse et le Duc de Nemours,
ne se parlent pas,
ou bien juste une fois, très brève, presque à la fin du roman.
En revanche, ils se regardent, beaucoup,
souvent juste à dérobée, ou en se cachant,
mais ils ne se parlent pas.
Et je suis certain que c'est ce qui maintient la charge érotique,
ce qui ne l'épuise pas,
sur tant d'années.
 
Tout le monde à remarqué avec justesse la magnifique acuité d'analyse psychologique de Mme de la Fayette,
Ce n'est pas par hasard que son plus proche ami
- ils se voyaient tous les jours, en tout bien tout honneur, paraît-il -
était La Rochefoucault, redoutable psychologue avant la lettre,
et remarquable styliste
.
La Rochefoucault a d'ailleurs peut-être participé à la rédaction du roman.
En tout cas "on" le lui a attribué, à l'époque.


L'écriture de  Mme de la Fayette, est une écriture ciselée, tirée au cordeau,
un jardin à la française, avec juste ce qu'il faut d'ombres et de drame.

On se souvient longtemps après la lecture du Prince de Clèves, personnage étonnant,
moins dévoré par la jalousie,
que par le
malheur de n'être pas aimé de celle qu'il aime.
Cette "passion triste" aura raison de lui,
et l'entraînera à la mort.

On se souvient aussi du Duc de Nemours qui,,
avec
amour-courtois, très chevaleresque ou très romantique,
qui consacre sa vie à une femme
... qui se refusera toujours à lui.

Frappante encore est la construction du roman,
avec un nombre de personnages qui s'amenuise au fur et à mesure,
pour ne plus "focaliser" que sur quatre,
puis trois,
puis deux personnes,
puis une seul, le Prince de Nemours,
assis devant sa fenêtre ouverte pour tenter d'apercevoir la Princesse de Clèves....

8437

Alors pourquoi ce roman superbe a tant déplu au Shark,
au point qu'il s'y est attaqué un grand nombre de fois?

Hélène Merlin-Kajman, écrivaine et prof à la Sorbonne écrit à ce sujet,
dans le Libé du 18 mai 2009,
dans une tribune libre intitulée "Une princesse contre le Président" :

"Ne serais-ce pas cette civilité, cette retenue, cette patience,
ce soucis constant de la forme et de la bienséance qui,
dépréciant la jouissance immédiate,
semble imbécile et même sadique à un Sarkozy
qui nous donne en permanence le double exemple de la grossièreté la plus brutale
et de l'agitation la plus fébrile."

Il me semble qu'elle a vu juste.

Mais pour une fois je remercierais le Shark de m'avoir fait découvrir et lire ce grand livre.
Je ne suis d'ailleurs pas le seul puisque la polémique qu'il a initiée
a sacrément relancé les ventes de ce bouquin!

Ah!
S'il pouvait s'attaquer à plus de livres,
ce serait bon pour le commerce de la librairie!

livLafayette

Mme de la Fayette
"La princesse de Clèves"
Le Livre de Poche
301 pages.



180209

La Vareuse Blanche de Herman Melville

vareuse_blanche
"La Vareuse Blanche", c'est un roman, basé sur l'expérience vécue de Melville.

Le 1 7   a o û t   1 8 4 3 , 
le jeune Herman Melville  e m b a r q u e  comme gabier,
c'est à dire comme  simple matelot,
à bord d'une frégate de guerre des États-Unis.
Le voyage durera un an,
de Hawaï à Boston,
via le Pacifique et l'Atlantique,
en passant par le terrible Cap Horn.

Ce n'est pas la première expérience de matelot de Melville,
qui s'est engagé dès 1839, à 23 ans,
comme mousse dans la marine marchande.

Mais la marine de guerre est une tout autre expérience,
une expérience rude, comme on le verra.

La "vareuse blanche",
c'est la vareuse que se bricole le narrateur,
car on ne peut lui fournir un uniforme réglementaire, en raison d'une rupture de stock.
Cette fameuse vareuse devient le surnom de celui qui la porte,
tant elle est bizarre et unique,
d'une blancheur de linceul et de fantôme,
d'une blancheur surnaturelle,
comme le sera plus tard - dès le livre suivant de Melville -
une certaine baleine géante nommée Moby Dick…

C'est une sorte de vie de forçat que vivent les marins sur cette véritable ville flottante,
sur cet "univers flottant" comme l'écrit Melville,
tout un microcosme viril et violent, uniquement masculin,
voguant sur une coque de noix,
comme sur une nef des fous.
Melville détaille les rapports de forces qui régissent cet univers,
avec sa discipline de fer et sa puissante hiérarchie,
ses grades et sous grades,
ses repas frustres et ses jeux,
sa médecine approximative,
mais surtout ses punitions corporelles.

Car c'est par cet aspect que le bouquin de Melville a connu un fort retentissement.
En effet, Melville dénonce dans "La Vareuse Blanche" l'arbitraire des punitions,
et particulièrement le système de châtiments corporelles qui avait court dans la marine de guerre américaine.

"la Vareuse Blanche" a ainsi été prise, dès sa publication, comme un véritable plaidoyer contre la pratique de   la flagellation.
Le livre aurait influencé les membres du Congrès qui débattaient alors des abus disciplinaires dans la marine   de guerre,
et qui votèrent, alors un texte  en  faveur de l'abolition de la peine du fouet .

Mais sur la frégate, ne règne pas que la tyrannie, et Melville parle également de l'amitié, de la solidarité qui unis la plupart des marins.
"Vareuse Blanche", en particulier, jeune gabier inexpérimenté, entre sous la protection bourrue et protectrice de l'inoubliable Jack Chase.

Dans "La Vareuse Blanche", l'art de conteur de Melville est à son zénith,
cet art de donner vie et souffle à ce qu'il raconte,
de façon enlevée et légère.

Et bien sûr, on retrouve tous les éléments d'un bon livre d'aventure,
toute cette poésie des termes de navigation,
les "paquets de mer" et les "huniers pris au bas ris",
les "grands voiles à ferler" et les "drisses à hisser",
bref, tout ce bric à brac de gréements et des huniers.

Tout ce bric à brac si favorable au songe et à la rêverie...

 

lavareuseblanche
"La Vareuse blanche"
de Herman Melville
l'Étrangère/Gallimard
traduit de l'anglais par Jacqueline Villaret
583 pages

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181008

Le temps où nous chantions

letempsou

Deux hommes sont en scène.
L'un chante des lieder,
l'autre l'accompagne au piano.
Ils sont frères et la musique est merveilleuse.
Mais il y a une gêne, un trouble dans le public.
Pourquoi?
Parce que ces deux-là ne sont pas vraiment blancs.
Et même un peu noirs.
Pire encore, ils sont métis.
Ils ne devraient donc pas jouer cette musique,
pense le public, blanc, forcément blanc.
Ce n'est pas "leur" musique.
Mais la nôtre.

Ainsi commence le roman-fleuve,
le roman-torrent, plutôt, de Richard Powers : "Le temps où nous chantions"

Joseph Strom en est le narrateur.
C'est un homme inquiet, un homme à l'affût.
Il se sent, comme dans la Bible, le "gardien de son frère".
Il a été investi dans ce rôle et il l'a intégré.
Alors il prend soin, de son frère aîné, Jonah,
ce frère si fascinant, si génial,
ce chanteur à la voix merveilleuse,
qui est à lui seul la musique incarnée.

Il est beau, en plus, et passe même pour un arabe,
ce qui aux Etats-Unis est un sort bien plus enviable que celui de métis,
car c'est au moins avoir une identité simple, non hétérogène.

Joseph reste dans l'ombre de son frère.
Humblement il l'accompagne au piano,
il suit ses pas, il est le témoin de son ascension, de sa geste.

Au-delà de la garde de son frère,
Joseph Strom se sent investi du devoir de sauver sa famille de l'éclatement

Car ces deux frère sont issus d'une rencontre impossible :
celle d'un jeune physicien juif, Joseph Strom, qui a fui l'Allemagne nazi,
avec une jeune femme afro-américaine, Delia Daley,
fille de médecin et qui souhaite devenir chanteuse classique.

Ils se rencontrent au concert géant, en 1939, devant la Maison Blanche,
de Marian Anderson, la première grande cantatrice noire.

Malgré leurs différences culturelles,
l'amour de la musique mène l'un vers l'autre Joseph et Delia.
Tout pourrait être simple.
Mais un tel mariage mixte est encore impensable dans l'Amérique des années 30,
il va trop à contre-courant de la ségrégation, de l'apartheid qui ne dit pas son nom…

De leur union naissent pourtant trois enfants, Jonah, Joseph et Ruth.

Leur vie est semée d'embûche :
trop "colorés" pour être acceptés par les blancs,
trop "clairs" pour être acceptés par les noirs,
ils ne rentrent dans aucune case, dans aucun camps.
Quelle est leur identité?
Car choisir est pour eux irrémédiablement trahir l'un ou l'autre de leurs parents.

Aussi, c'est avec troubles et douleurs que les trois enfants Strom se cherchent un chemin dans le monde américain d'après-guerre.

Si Jonah fait le choix de s'investir dans la musique classique,
navigant de musique ancienne à musique contemporaine,
de s'investir, donc, le versant blanc de leur héritage,
Ruth fait le choix inverse, renie sa "culture" blanche,
et entre en révolte contre le système WASP,
et passe dans la clandestinité aux côtés des Black Panthers.

Joseph, lui tente de faire le pont, le lien,
entre son frère, sa soeur, son père, sa mère,
et passe à côté de sa vie personnelle.

Le roman est ponctué par tous les grands moments de la lutte des noirs pour leur reconnaissance aux Etats-Unis :
de Luther King aux émeutes de Watts ,
de l'assassinat de Rodney King aux prêches de Farrakhan.

Ponctué aussi par des pages somptueuses sur la musique,
classique surtout, mais aussi jazz, soul, rap…

Ponctué aussi par des méditations sur le temps, celle du père, David Storm,
qui travaille sur "des boucles temporelles qui s'enroulent sur elles-mêmes".

R

Roman méditatif, roman politique, saga familliale,
brulôt contre le racisme américain écrit par un blanc,
"Le temps où nous chantions" est un livre majeur et dense,
un roman pleins de trouées en formes d'essais,
qui place son auteur (photo) au niveau des écrivains majeur du siècle.


PS : Enfin, lisant ce livre cet été,
je ne pouvais que m'interroger sur l'Amérique actuelle qui s'apprêterait à élire un métis comme Président…
A-t-elle vraiment pu changer à ce point?
Car on l'a bien vu, ce visage haineux du racisme qui pourrait bien lui barrer la route de la maison blanche.

Ça a un autre nom… l'effet Bradley.

9782264041449

Richard Powers
"Le temps où nous chantions"
Traduit par Nicolas Richard -
763 pages- 10/18

070708

Comment c'était

Anne Atik
"Comment c'était : souvenirs sur Samuel Beckett"
(Points-Seuil)

beckdef

L'auteur, la poétesse américaine Anne Atik,
a connu Samuel Beckett par l'intermédiaire de son mari, le peintre Avidgor Arikha,
qui était un ami très proche de Beckett depuis le début des années 50.

Ils rencontrent très régulièrement "Sam",
jusqu'à sa fin 1989, dans une maison de retraite...

Que font-ils ensemble?
D'abord, à la Closerie des Lilas, à la Coupole, ils boivent sec, très, très sec...

Ils écoutent aussi de la musique avec énormément d'attention,
et comparent des interprétations - surtout des lieder - de Schubert, Beethoven, Brahms,
- Beckett n'aime ni Bach ni Mahler! -...

Mais surtout ils récitent ensemble des poèmes.
Car Beckett connait par coeur quasiment toute la poésie anglaise, de Shakespeare à Yeats.
Mais il connait aussi la poésie Allemande, toujours en VO, de Goethe à Trakl.
Mais encore Dante, qu'il connait comme le fond de sa poche, et en italien.
Mais enfin la poésie française, avec une préférence pour Appolinaire et Verlaine.

Enfin il connait par coeur de grands passages de l'Ancien et du Nouveau Testament,
avec une préférence pour Saint-Luc,
même si Beckett n'est bien sûr pas du tout croyant.
mais il s'intéresse à ces texte pour leur charge poétique.

Enfin, il est une très grand "regardeur" de peinture,
- ce qui n'est pas si courant pour un écrivain -
ayant acquis une connaissance très précise de quantité de peintures modernes et classiques,
vu dans de nombreux musées dans le monde.

C'est ce qu'on peut appeler un homme de culture,
un homme imbibé de culture - plus que d'alcool! -
transportant en son for intérieur l'essentiel de la culture occidental.

Aussi Anne Atik peut-elle écrire :
"Beckett était poète jusque dans la moindre de ses fibres;
en sa présence, la poésie était aussi envahissante que l'oxygène."

Ce qui ne l'empêche nullement de se mettre à la portée des enfants d'Anne et Avigdor,
avec beaucoup de simplicité et de tendresse.

Anne Atik monte comment ces différents éléments ont nourris l'oeuvre de Beckett,
comment tel passage de poème, ou verset biblique, ou tel tableau,
se trouve réutilisé dans ses livres.

"Comment c'était" de Anne Atik (le titre est un clin d'oeil à "Comment c'est" de Beckett)
est une approche intime, émouvante et très belle de l'oeuvre troublante du grand "Sam"
- l'un des plus beau visage du XXème siècle! -.

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310508

La soif

La Soif
Andreï Guelassimov
(traduit du russe par Joëlle Dublanchet)
Éditions Actes Sud (novembre 2004)

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C'est la Russie éternelle,
celle ou la vodka coule à flot,
celle de la douleur de vivre,
de la mélancolie,
et de la fête furieuse pour contrebalancer...

Mais c'est aussi la Russie actuelle, ou peu s'en faut,
la Russie poutinienne gangrénée par la guerre en Tchétchénie.

Le narrateur, le jeune Kostia, en revient de Tchétchénie.
Il en est revenu détruit,
le visage brûlé et monstrueux lors de l'incendie du blindé dans lequel il se trouvait.
Pour supporter de vivre,
il remplie à bloc son frigo de bouteilles de vodka, et s'assome en les vidant.
"La vodka c'est comme la crasse, on en trouve partout", dit Kostia.

Parfois sa voisine l'appelle pour faire obéir son fils qui est terrifié par le visage de Kostia.
Kostia est une sorte de croquemitaine.

Avec ses potes, ceux avec qui il était en Tchétchénie, Guéna, Pacha et Sérioja,
il recherche de trafics pour subsister.
Ensemble, ils boivent sec.
« On tend le bras et on se verse à boire. Ou on fait juste un signe de tête. Même quand on ne vous demande rien. On est à l'intérieur de soi comme dans un vaisseau spatial.[...] On est assis et on regarde le vide. Avec étonnement. Parce que de l'autre côté des hublots, il n'y a qu'une obscurité terne. »

Le groupe d'amis rescapés revient toujours sur ce moment où leur blindé à été attaqué par une roquette et où il a prit feu.
Ils ont cru que Kostia était mort grillé dedans.
Sérioja l'en a sorti,
mais porte en lui la culpablilité de ne pas l'avoir sorti à temps.

Ensemble ils partent à la recherche d'un quatrième larron, perdu dans Moscou, on ne sait où.

Mais Kostia a un talent qui sauve son âme du naufrage.

Un don pour le dessin qu'un directeur d'école qu'il fréquentait enfant a repéré et fait grandir
... et lui a appris à boire.

Kostia dessine tout,
sa vie,
ce peuple déglingué qu'est le peuple russe,
le monde tel qu'il est,
mais surtout tel qu'il pourrait, qu'il devrait être.

En dessinant, il répare la vie des êtres en errance qui rentre du front :
« A l'un je dessinais une femme, à l'autre une jambe. A un troisième ses amis qui avaient été tués. A un quatrième je faisais un enfant en bonne santé. A tous ces hommes je donnais de la vigueur, à leurs femmes de la beauté, à leurs enfants de la drôlerie. »

Un livre effrayant et beau, d'une stupéfiante maîtrise d'écriture, de rythme, de tempo.

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220208

Dogra Magra

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Un jeune homme se réveille dans une pièce nue et vide.
Il est amnésique,
il ne sait où il se trouve,
ni son identité.

Il apparaît peu à peu qu’il se trouve dans une clinique psychiatrique,
entre les mains d’un étrange psychiatre
qui veut lui faire retrouver par lui-même son identité.

Il lui livre quelques clefs :
il aurait assassiné ou tenté d’assassiner sa fiancée,
elle même enfermée dans la "cellule" à côté de la sienne.

Kure - le jeune homme apprend que c'est ainsi qu'il se nommerait –
aurait été victime d’une certaine peinture chinoise vieille de 1000 ans,
peinture maudite, dont la contemplation rend fou tous les jeunes garçons de sa famille,
et les transforme en meurtriers somnambules de leur fiancée…

Cette histoire est-elle vraiment la sienne,
ou a-t-il subit un lavage de cerveau pour servir de cobaye à un duo de savants fous et manipulateurs ?

Ou bien encore,
le livre s’ouvrant et se fermant par le même son de cloche (« …… bôôôôô-nnnnnn…. »),
faut-il en déduire que tout ce texte n’est que l’étrange rêverie d’un instant,
né dans je ne sais quel cerveau malade ?…

« Dogra Magra » est un livre déconcertant,
un roman policier démesuré (803 pages bien tassées),
un labyrinthe de complexités où se perdent toutes les certitudes,
où les perspectives sont sans cesse renversées.

C'est un patchwork de toutes sortes de style,
où alternent récit fantastique, roman policier,
légende bouddhique, essai anti-psychiatrique...
le tout baigné dans une tonalité expressionniste,
qui peut faire penser aux films expressionnistes allemand des années 20
(« Le cabinet du Dr Caligari », "Nosferatu"…),
ou aux romans "gothiques" anglais,
ou encore à un certain romantisme allemand...

Tout en étant un tout à fait japonais,
ce roman opère la fusion de Bouddha, Poe, Freud, Borges, et Kafka,
et greffe la théorie du Karma bouddhique
(le poids de nos péchés nous poursuit de réincarnations en réincarnations),
sur la théorie psychanalytique freudienne de l’inconscient dans lequel jouerait à fond le couple éros-thanatos...

Yumeno Kyûsaku (1889 – 1936) est le fils d'un agitateur politique louche, mi-journaliste mi-exportateur de charbon.
Sa mère est répudiée par ses grands parents (?),
et son grand père lui fait donner dès trois ans de très précoces cours de théâtre nô.
De santé fragile, il est hospitalisé plusieurs fois dans sa jeunesse.
C'est aussi un passionné de dessin et de romans policiers anglais et américains qu'il lit dans la langue originale.
Après des études littéraires, il travaille comme ouvrier au plus bas de l'échelle sociale.
Puis devient moine Zen, pèlerin et itinérant.
Puis s'occupe de l'exploitation agricole de son père, complétant ses revenus avec des piges pour la Gazette de Kyushu.
C'est là qu'il fait paraître ses premiers textes : essais sur le nô, nouvelles et romans en feuilleton.
C'est à ce moment qu'il prend le pseudonyme de Yumeno Kyûsaku, qui désigne dans le patois de Kyushu un rêveur, un être de peu de sérieux…
Il s'intéresse au surréalisme, à la psychanalyse,
Il mettra une dizaine d'année à écrire "Dogra Magra".
Publié en 1935, un an avant la mort de Yumeno, l'œuvre ne rencontre pas le succès.
Il n'est redécouvert que dans les années 1960,
et devient alors un véritable classique moderne au Japon.

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Yumeno Kyûsaku
« Dogra Magra »
(traduction de Patrick Honoré)
Picquier Poche
802 pages


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040208

Mojo hand

blues2

Le texte récent de télétubs sur le blues,
http://extra-ball.blogspot.com/2008/01/blues-march.html
m'a donné envie de reparler d'un livre sur le blues que j'avais tant aimé
( j'en avais parlé sur le défunt forum Télérama).

"Mojo Hand" est l'unique roman de Jane Phillips,
écrivaine afro-américaine,
écrit en 1964, à l'âge de 20 ans, en prison...
ce qui est à peine croyable tant la maîtrise du style et du récit est éblouissant.
A présent Phillips dirige une revue ethno-littéraire.

C'est l'histoire quasi autobiographique
- JJ Phillips fut la compagne du bluesman Lightnin' Hopkins -
d'Eunice, une jeune femme "presque blanche",
saisie et comme envoûtée par la voix de Blacksnake,
un vieux chanteur et guitariste de blues.

Car Blacksnake est comme un Orphée noir,
oérant une étrange magie par le chant.
C'est ce que connote le terme de "mojo",
mot probablement d'origine africaine,
qui désigne, dans l'argot noir américain,
un sort, un charme, un grigri,
parfois filtre d'amour, mais parfois maléfice,
mais qui désigne parfois aussi la drogue, ou le sexe...
mojohand

Eunice, attirée par la voix et les blues de Blacksnake,
qu'elle n'a entendue que sur disque,
quitte San Fransico et le confort de sa famille bourgeoise,
pour partir à sa recherche.

Elle débarquer ainsi à Raleigh,
un bled paumé et pourri , en pleine déréliction, du Sud des Etats-Unis.

Elle devient l'amante de Blacksnake, et partage sa vie,
ainsi que celle du peuple noir,
auquel elle n'appartient qu'à moitié,
faite de déglingue sociale,
de désespérance poisseuse,
d'alcoolisme et de violence.

Une vie lamentable dont on s’évade la nuit
en se soûlant de blues.

Un superbe travail sur la langue,
servi par une très belle traduction,
où la poésie frustre du blues
se confond avec les pensées des personnages.

mojohand
"Mojo hands" de Jane Phillips
traduit et postfacé par Pierre Furlan,
L'aube Poche 230p.

En guise d'illustration musicale,
le célèbre "Got My Mojo Workin'" de Muddy Waters,
cité en tête du livre :

free music


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311007

Le singe pélerin

singepe_lerin

Le Singe Pélerin", c’est une très ancienne légende chinoise,
qui a connue de nombreux avatars,
en tant que contes, pièces de théâtre, opéras, livres et films pour enfants, etc…

Le roman de Wou Tch’eng-en « Le Singe Pèlerin, ou la pérégrination vers l’occident » (Xi You Ji ),
roman datant du XVI ème siècle, est l’un de ces avatars

A l'origine, un fait historique :
le voyage d’un moine chinois du VIIème siècle,
Hiuan Tsang, qui est parti chercher en Inde les textes originaux du bouddhisme.

Mais le « Singe Pélerin », le roman, c'est une tout autre histoire,
bien plus complexe, car s'inspirant des légendes
qui se sont gréffé sur cet événement historique,
forcément.

singe_pe_lerin_couv
Le roman s’ouvre sur la naissance du Roi Singe,
né d’un œuf de pierre fécondé par la lune et le soleil.
C’est dire que c’est un singe merveilleux, capable de toutes les prouesses.
Et en effet, ce singe va fonder un royaume de singes combattants mais hédonistes,
acquérir de solides bases en art martiaux,
chipper des armes redoutables au Roi-Dragon,
parvenir à l’illumination bouddhiste,
acquérir de grands pouvoirs magiques,
et enfin aux secrets alchimiques de l’immortaliité.

Rien ne lui résite,
grâce à son arrogance hors norme, son intelligence et sa bravoure,
il conquière tout ce qu’il lui plait.

Pourquoi ne pas s’attaquer, alors au royaume du ciel ?

Le Roi Singe va défier les plus hautes sommités du panthéon chinois,
toute une foule de divinités, immortels, dragons, boddhisatva…
non sans de nombreux succès.
Aussi ce permet il de se surnommer Grand Sage Egal du Ciel !
Quel impudence !

Mais ça commence à bien faire !

Son « hubris », sa démesure, son agitation perpétuelle
finissent par exaspérer l’Empereur de Jade lui même, le Dieu des dieux,
qui envoit une armée de divinités diverses et variées le combattre,
non sans mal ni rebondissements…
Mais finalement, il parviennent à le capturer,
et l’emprisonnent sous une montagne pour 500 ans.

Fin de la première partie.

La seconde voit la naissance puis la formation du moine Tripitaka,
moine bouddhiste chinois plein de piété et de force spirituel.
Il est choisi pour aller chercher les écritures sacrées du bouddhsme dans l’Inde lointaine.

En cours de route il rencontre le fameux Roi Singe.
Il s’engage à aider Tripitaka,
en échange de sa libération et l’expiation de ses méfaits.
L’aide du Singe est bienvenue,
car Tripitaka est particulièrement pusilanime et peureux…

Ils se mettent en route et rencontrent bien sûr toutes sortes d’épreuves et de péripéties,
aux cours desquelles ils recrutent des adeptes :
un démon cochon luxurieux,
un dragon furieux qui consent à se changer en cheval docile,
un esprit ceint d’un collier de crâne humains…

Chemin faisant ils ressucitent les morts,
combattent le méchants,
soumettent les félons,
démasquent les imposteurs,
grâce à l'aide d'une foule de forces surnaturelles,
et avec forces combats, ruses, audaces et rebondissements !

Ah ! on ne s’ennuie pas !

C’est ce texte « Monkey journey to the east » - en bon mandarin -
qui etait il y a monté au Châtelet
par Chen Shi-Zheng et le groupe Godzilla
(magnifique affiche, au demeurant).
monkey1

280907

Duong Thu Huong

DUONG THU HUONG
"Histoire d'amour racontée avant l'aube" (L'Aube poche)
"Au delà des illusions » (Picquier)

couv_1 couv_2

« Histoire d’amour racontée avant l’aube » raconte l’histoire de Sinh et Luu,
qui se sont mariés jeunes, trop jeunes,
sur l'incitation de leur organisation de jeunesse communiste.
Ils avaient bien un penchant l’un vers l’autre,
mais est-ce suffisant pour construire un couple ?
Visiblement, non.
Alors, d'un commun accord ils décident de divorcer
et d'essayer de se construire une autre vie plus heureuse.
Mais le Parti ne l'entend pas de cette oreille...
Et va obliger le couple à rester marié,
Pour le plus grand malheur de l’un et de l’autre…

« Une histoire d’amour racontée avant l’aube »
- quel beau titre ! –
est un magnifique roman d'amour… sur le désamour,
la naissance d’un nouvel amour,
et sur les rapports contrariés de l'amour et de la politique,
de la politique sur le mode totalitaire, s’entend,
dans le Vietnam dictatorial de la fin des années 80.

« Au delà des illusions » est aussi un livre sur le désamour.
Linh, est une jeune femme debout,
très intègre et très attachée à ses convictions progressistes,
à son idéal de liberté,
refusant les lâchetés, les compromission avec le pouvoir.
Elle est mariée et très amoureuse d’un jeune journaliste
qui combat lui aussi ce pouvoir par ses articles.

Mais Linh découvre qu’une fois, ce mari s’est compromis,
et a été contraint à écrire un article complaisant envers le régime.

Sans hésiter, elle part,
se sépare de son mari,
et de la petite fille qu’ils ont ensemble.

Puis elle est amoureuse d'un autre homme,
un poète adulé par le peuple, plus âgé qu'elle,
mais avec qui l’histoire va se répéter…

Les héroïnes de Duong Thu Huong sont à son image
courageuses, obstinée, intransigeantes et tenaces,
La vie de Duong n’est en effet pas un long fleuve tranquille…
Elle a participé à une troupe de théâtre de propagande lors de la guerre de Vietnam .
A 20 ans, en 1967, « j'ai dû me marier avec un homme qui m'aimait et que je n'aimais pas. Il a mis son fusil sur mon cou, il m'a demandé de l'épouser, sinon il me mettait une balle dans la gorge, il se tuerait ensuite», raconte-t-elle….
Ayant eu deux enfants, désirant divorcer, son père l’en a empêché,
pour ne pas souiller l’honneur de la famille !

Bien qu’entré au parti communiste, non sans réticence,
Duong Thu Huong est entrée en guerre contre le régime vietnamien,
en luttant pour la démocratie et la liberté.
Autant dire qu’elle est mal vue par le régime !
En1989 elle est expulsée du Parti.
En 1991 elle est arrêtée, puis relachée.
En 1994, elle est interdite de passeport,
et ne peut donc pas sortir du pays.
Elle est ectuellement placée en résidence surveillée.
Bien que très lue au Vietnam, son œuvre n’y est plus publiée,
puisque considérée comme « honteuse » par le régime…
Wikipédia raconte ça très bien :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Duong_Thu_Huong

Duon Thu Huong, c’est enfin une magnifique écrivaine, une vraie conteuse.
Sa façon d’écrire le Vietnam, de façon très sensitive, si ce n’est sensuelle,
à le pouvoir de nous le faire sentir, voir, entendre, toucher, presque…

« Une histoire d’amour… » et « Au delà des Illusions »,
sont d’immenses et magnifiques livres,
clairs et simples par leur style,
où les émotions sont constamment présentes.
très nuancés et complexes par leur intrigues, personnages, climats.
Ce sont aussi des romans politiques
qui incitent à ne jamais renoncer à se battre contre les injustices et les corruptions,

(Texte refondu, -très - partiellement déjà posté sur le forum Télérama les 04/08/2006 et 21/12/2006)


Posté par roudodoudourou à 11:51 - l'ivre de livres - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

150907

Chroniques de l'oiseau à ressort

Haruki Murakami :
« Chroniques de l’oiseau à ressort »
traduit par Corinne Atlan et Karine Chesneau
Point Seuil, 2001, 850 pages

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Un trentenaire tokyoïte, Toru Okada,
choisi de faire un pas de côté.
Il choisit le chômage, renonce à son travail sans intérêt dans un cabinet d’avocats,
pour réfléchir et se donner le temps de trouver la voie qui lui correspond le mieux.
Son épouse, Kumiko, n’y voit pas d’inconvénient.

Mais à partir de ce moment-là,
son quotidien se voile d’un soupçon d’étrangeté,
d’inquiétante étrangeté.
Une femme inconnue l’appel au téléphone pour lui parler de sexe.
Son chat disparaît.
Une cravate disparaît.
Un étrange oiseau,
dans son jardin chante (« Ki, kii, kiii.. »),
comme s’il remontait « les ressorts de (leur) petit monde paisible ».
Un militaire à la retraite lui apporte un boîte vide,
et évoque ses hallucinants et effrayants souvenirs de guerre russo-japonaise en Mandchourie.
Une voyante le contacte à propos de son chat.

Et enfin sa femme disparaît.

L’a-t-elle réellement quitté pour un autre,
comme elle le lui écrit plus tard,
ou est-elle retenue, d’une façon ou d’une autre,
par son propre frère, Naboru Wataya,
politicien diablement influent et omniprésent ?

On peut penser au départ que le léger état hallucinatoire de Toru,
cette « impression que la réalité change légèrement de direction comme un paquebot dérivant lentement »,
provient de son oisiveté, de l’isolement, du manque de contact avec le réel,
ou encore de sa rupture sentimentale.

Mais finalement c’est une traversée du miroir qui commence,
une longue quête initiatique,
un long cheminement,
un combat pour affronter son « angle mort » dans sa pensée.
Toru, mi Orphée mi Papageno,
va tenter d’arracher Kumiko à « l’autre côté »,
en descendant méditer au fond d’un puit à sec,
armé d’une batte de base-ball,
pour se confronter avec lui-même.

L’écriture de Murakami, dans ce livre,
évoque un peu David Lynch,
et aussi Wong Kar Waï,
dans cette description très précise d’un monde irréel,
fantasmatique,
dans cette façon de jeter le trouble sur la réalité.

La phrase de Shakespeare,
« nous sommes tissé de l’étoffe dont on fait les rêves »,
me semble indiquer,
un peu, ce qu’est ce livre magnifique.


Posté par roudodoudourou à 18:23 - l'ivre de livres - Commentaires [5] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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