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James Brown est dans un avion.
Avec lui, BB King, Celia Cruz, Tito Puente, The Crusaders font la nouba au dessus de l'Atlantique.
L'avion ne tombe pas à l'eau,
se pose dans un Kinshasa couvert de portraits géants de Mobutu.
À la descente de l'avion Muhammad Ali les accueille.

On dirait une histoire de fou,
un drôle de rêve, un drôle de trip,
un délire éthylique, une hallucination...
Mais non, c'est l'odyssée véridique que relate "Soul Power",
film-documentaire de Jeffrey Levy-Hinte.

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Reprenons :
en  1974, l'un des plus grands matchs de boxe de l'histoire se prépare...
Muhammad Ali tente de reconquérir son titre de Champion du Monde face à George Foreman qui le lui a ravi. C'est l'histoire que retraçait déjà le film de Leon Gast,
le fabuleux "When we were Kings".

Les producers ricains de ce match au sommet,
ont eu l'idée baroque de lier cet événement avec un énorme festival de musique réunissant des musiciens zaïrois (Afrisa feat Tabu Ley, Pembe Dance Troup, OK Jazz),
sud africains (Miriam Makeba),
afro-cubains (Fania All Star & Celia Cruz),
et afro-américain (James Brown, The Spinners, Bill Withers, B.B King, The Crusaders, Big Black).

Mobutu donne son aval pour que cet happening pan-africaniste se déroule à Kinshasa (Congo ex Zaïre),
en guise de pied né à l'Occident,
et de propagande vantant la réussite de la décolonisation africaine.

C'est donc là que, trois soirs de suite, vont jouer ces titans de la musique moderne,
dans un stade de Kinshasa rempli de zaïrois en transes.

1974.
Le rêve Black Power est encore bien vivace.
Muhammad Ali balance des uppercut verbaux bien senti contre l'Amérique blanche,
James Brown, avec son célèbre jeu de jambes, n'est pas en reste.
L'ambiance est à l'utopie rigolarde, conscientisée et enthousiaste.

Il y a des étoiles dans les yeux.
Le désenchantement, sera pour plus tard.

Aussi bien les musiciens que Muhammad Ali n'ont que cela à la bouche :
ils retournent enfin en Afrique,
de là où ils viennent,
ils retrouvent enfin leurs racines,
la terre de leurs frères noirs, de leurs ancêtres,
terre dont ils furent arrachés par l'esclavage,
ils vont apprendre de cette expérience,
y puiser de nouvelles forces et de nouvelles idées...

Mais un panneau de propagande Mobutiste, filmé dans les rues de Kinshasa,
glace soudain l'enthousiasme du spectateur de 2009 :
"Le pouvoir noir (Black Power) se cherche partout dans le monde,
au Zaïre il est effectivement réalisé."

Quand on sait ce qu'a été la conception du "pouvoir noir" de Mobutu ,
on rit... mais jaune.

D'autant que cette rencontre des culture s'avère plus illusoire que réel.
Amérique et Afrique se regardent, se rencontrent, mais ne fusionnent pas.
Le fossé culturel est trop grand.
Ce rêve de rapprochement s'avérera un feu de paille,
et les musiciens américains oublierons bientôt se mirage de fusion avec leur Mère Patrie fantasmée.

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1974, âge d'or de la musique Afro-américaine.
Sur scène, à Kinshasa, la Soul est plus belle que jamais :
BB King, soutenue par une rythmique de rêve transcende son blues capiteux.
Bill Withers (assez oublié maintenant) développe une sorte de folk-blues habité,
Tito Puente et Celia Cruz attisent des salsas diaboliques,
Miriam Makeba grigrite son publique,
Les Spinners déploient une soul raffiné et élégante,
Les Crusaders enflamment leur soul-jazz,
donnant au film une énergie sauvage et fraiche,
énergie dont on a tant besoin.